Mission accomplie : finir La Part de l'Autre en 2012. Mission accomplie avec plaisir à partir de la page 350... ça il faut le faire, commencer à apprécier un livre à partir de son dernier tiers. Un fin magistrale, douloureuse mais tellement réaliste.
Un enfant est emmené par ses parents au cinéma.
Comme d’habitude, il s’attend à voir des animaux qui
parlent, des fleurs qui chantent ou bien une danse d’hippopotames avec
autruches. Mais on ne lui offre pas son dessin animé annuel depuis 10 ans :
au lieu de cela, l’écran lui envoie des images en noir et blanc, de sales
images tremblées avec un mauvais son, encore plus mauvaises que les films
familiaux de vacances. Il ne comprend pas. Un homme à moustache et au regard
fixe crie dans la même langue que sa grand-mère alsacienne, oui la même, à
cette différence que c’est beaucoup moins doux et plus autoritaire, ça donne
envie de se lever pour obéir. Il ne comprend toujours pas. Puis des images de
rafles, d’incendies, de trains où l’on entasse des hommes comme des bestiaux.
L’enfant comprend encore moins. Enfin, après les bombes que crottent les avions
en l’air, des explosions toujours plus fortes, un feu d’artifice, jusqu’au plus
beau, le somptueux champignon de fumée nucléaire. L’enfant a peur, il se laisse
couler dans son siège pour ne pour voir l’écran. Mais les images déferlent
encore, les camps de barbelés, les vivants squelettiques aux yeux noirs, les
chambres à gaz, puis les corps nus, entassés, à la fois raides et mous, que des
pelleteuses mettent dans la terre ou l’inverse, l’enfant ne sait plus, il
suffoque, il veut partir, il ne veut plus savoir si c’est le monde réel, il ne
veut pas grandir, il veut mourir.
Au dehors, il est surpris que le soleil brille encore, que
les passants passent et que les filles sourient. Comment peuvent-ils ?
Les yeux rougis, ses parents lui expliquent avec douceur qu’il
savaient que ce film serait dur à supporter mais qu’ils tenaient à ce que l’enfant
le voie.
- Ca c’est réellement passé. C’est notre histoire
politique.
« Alors, c’est donc ça la politque, pensa l’enfant,
le pouvoir qu’ont les hommes de se faire autant de mal ? »
- Mais cet Hitler, il était fou, n’est-ce pas ?
- Non. Pas plus que toi ou moi…
- Et les allemands, derrière, ils n’étaient pas fous non
plus ?
- Des hommes comme toi et moi.
Bonne nouvelle ! C’est donc une rude saloperie d’être
un homme.
- Qu’est-ce qu’un homme ? reprit le père. Un homme
est fait de choix et de circonstances. Personne n’a de pouvoir sur les
circonstances, mais chacun en a sur ses choix.
Depuis ce jour, les nuits de l’enfant sont difficiles, et
ses journées encore plus. Il veut comprendre. Comprendre que le monstre n’est
pas un être différent de lui, hors de l’humanité, mais un être comme lui qui
prend des décisions différentes. Depuis ce jour, l’enfant a peur de lui-même,
il sait qu’il cohabite avec une bête violente et sanguinaire, il souhaire la
tenir toute sa vie dans sa cage.
L’enfant c’était l’auteur du livre.
Je ne suis pas juif, je ne suis pas allemand, je ne suis pas
japonais et je suis né plus tard : mais Auschwitz, la destruction de
Berlin et le feu d’Hiroshima font désormais partie de ma vie.
Extrait de La Part de l'Autre, SCHMITT, Albin Michel, Livre de poche, 2001
Parce que je pense qu'il y a des choses qui doivent être dites, transmises et que l'éducation a son rôle à jouer. Les parents ? L'école ? Peu importe, mais cela doit être fait.
2 commentaires:
J'adore l'extrait que tu as choisi =)
Merci, il m'a couté une larme !
Enregistrer un commentaire